Absurdland ou la formation des profs

Je suis EFS : Enseignant Fonctionnaire Stagiaire. Pour résumer, j’ai été reçue en fin d’année dernière au concours de professeur des écoles, et depuis septembre je suis enseignante la moitié de mon temps, et étudiante l’autre moitié. Rémunérée.

En gros, ça donne à peu près cela :

Les lundi, mardis et un mercredi sur deux, j’ai la charge d’une classe, que je partage avec une enseignante titulaire qui assure la charge les jours de la semaine où c’est moi qui retourne à l’école, en tant qu’élève (les jeudis et vendredis). Au fil de cette année, je suis suivie par un maître formateur qui doit venir me voir travailler en classe, et me guider jusqu’à ce que je sois une prof des écoles acceptable. A sa troisième visite, au mois de mai, je serai notée. Si j’ai la moyenne, je serai titularisée. Si ce n’est pas le cas mais qu’il considère que je ne suis pas suffisamment dangereuse pour être virée sur le champ, je serai « prolongée » : en clair, je redouble. Mais attention, je n’ai le droit de redoubler qu’une fois. Une deuxième chance, pas plus. Après, c’est la porte.

Quand j’ai eu mon concours, mes amis profs m’ont tous prévenue : ça va être dur, très dur. La première année, c’est terrible. Je ne pourrai pas dire que je ne savais pas.

Je suis donc arrivée super motivée, heureuse et pleine de bonnes intentions à l’Education Nationale, en septembre dernier. J’ai eu le droit de présenter le concours parce que j’ai élevé au moins trois enfants. Je suis dispensée de diplômes, donc, n’ayant que le Bac alors que les professeurs des écoles sont normalement recrutés à Bac + 4. Attention, que je sois maman plusieurs fois m’autorise seulement à présenter le concours : encore a-t-il fallu le réussir ! J’ai bossé dur…

Mais je suis confiante, je vais apprendre sur le tas. Le gros des troupes, s’il est titulaire d’un Master 1 Sciences de l’Enseignement, a surtout appris à réussir le concours d’entrée plus qu’il n’a été réellement formé en amont au métier qui l’attend.

J’ai été affectée dans une école à près de 100 km de chez moi. Je passe trois heures et demie par jour dans ma voiture. L’espé (l’Ecole Supérieure du Professorat des Ecoles) où je suis les cours en tant qu’élève moi-même, est à peine un peu plus loin que l’école. Je me lève à 5h30 chaque matin, et je n’arrive à la maison qu’aux alentours de 19h, heure à laquelle je dois bien sûr m’occuper de mes propres enfants. Autant vous dire que je m’écroule lamentablement avant 22h, et qu’un travail de préparation personnel est hors de question en semaine.

Mes préparations de cours, qui prennent beaucoup de temps, surtout quand on débute et qu’on manque encore cruellement d’expérience et d’automatismes, je dois les faire le week-end et pendant les vacances scolaires. Cette année, ma vie personnelle, familiale, créative etc. est mise entre parenthèses. Mais ça va, j’étais prévenue. Personne ne m’a mis le couteau sous la gorge. Je suis là parce que je l’ai choisi. Cette décision, je l’ai prise en concertation avec mon mari, mes enfants, et c’est un effort que nous faisons tous ensemble.

Et puis… finalement ça ne se passe pas exactement comme je l’avais imaginé. Je pensais devoir travailler dur certes, mais pas être « cassée » aussi violemment que je le suis. Mais peut-être suis-je trop sensible. Et puis une fois encore, j’étais prévenue. C’est censé être une année difficile. Mais quand même…

Là, par exemple, on doit présenter aux parents les « carnets de réussites » de nos élèves (j’enseigne en maternelle). C’est un travail de titan. On passe en moyenne 1h30 par livret, en comptant les évaluations individuelles et le collage des étiquettes. Oui, je sais, j’aurais dû m’y prendre plus tôt pour ne pas être débordée. Mais je suis là pour apprendre, non ? Alors j’ai attendu que ma titulaire (celle qui a la classe les jeudis et vendredis) fasse sa part, pour pouvoir faire la mienne en prenant exemple dessus. Et elle n’a pas vraiment anticipé non plus. Il faut dire que les programmes ont changé cette année, et que cette nouvelle façon de faire est une découverte pour tout le monde, même les plus expérimentés.

Exceptionnellement, ce jeudi et vendredi nous n’avions pas cours à l’espé, ce qui tombait très bien parce que ça me laissait le temps de m’occuper de ces fichus livrets. Manque de bol, nous avons été informés au tout dernier moment (super pratique quand on a des enfants en bas âge, avec des horaires de garderie non extensibles, et qu’on habite si loin !) qu’il y avait finalement cours quand même. Ce qui signifie que je dois faire 4 heures de route pour deux heures de présence en classe… Pas franchement intéressant. Et les cours… Bah, pas concrets. Les EFS en profitent pour faire leurs préparations de classe, et tout le monde s’accorde à dire qu’en l’état actuel, cette formation n’est pas efficace.

Je suis devant une impasse. Pas le temps matériel de finir ces fichus livrets pour lundi, date de la remise aux parents, mais si je sèche les cours, je ne suis pas payée. Et samedi je vais faire cinq heures de route pour un entretien de vingt minutes avec mes professeurs responsables de formation. Eh oui, même le samedi ! Il me reste le dimanche complet pour travailler dessus, chouette !! Mais cela ne suffira pas…

Alors je fais comment ?

Ma collègue m’a suggéré une solution : me mettre en arrêt maladie.

En gros, je devrais me mettre en arrêt maladie pour pouvoir travailler tranquille, faire mon boulot correctement et dans les temps, et être payée quand même alors qu’officiellement je me repose. Mais bon, si j’ai un certificat médical je suis couverte.

Je n’ai jamais, de ma vie, demandé un arrêt médical de complaisance, je culpabilise à fond, mais je ne vois pas d’autre solution.

J’espère que mon médecin sera compréhensif. Je vais lui dire la vérité : ça fait des semaines que je n’ai pas mon compte d’heures de sommeil. Depuis quelques jours je suis très enrhumée. Pas suffisamment en soi pour me précipiter chez le docteur, mais je respire mal, je tousse, ça me réveille la nuit et je dors encore moins. Ces deux dernières nuits, j’ai dormi en moyenne quatre heures et demie. Quand je pars le matin pour faire plus d’une heure et demie de route, je n’ai vraiment pas « les yeux en face des trous ». En plus, je dois être particulièrement vigilante parce que nous sommes en pleine vague de grand froid, que les brouillards sont givrants et que finalement, je me lève encore plus tôt parce que comme je suis hyper prudente sur la route, je rallonge mon trajet de près d’une demi-heure. Pas une seule fois depuis le début de cette année je ne suis arrivée en retard à l’école.

Je suis KO. Epuisée. Est-ce que l’arrêt de deux malheureux petits jours sera vraiment de la complaisance ? Est-ce que je me mets en danger à continuer à ce rythme ?

Ah oui, autre chose. Mon maître formateur est venu dans ma classe cette semaine, voir comment je m’en sortais. Pas si bien que ça visiblement. Je ne suis pas très à l’aise avec les maternelles. J’aurais préféré des élèves plus âgés. Mais on ne choisit pas ! Ca aussi, j’étais prévenue. Alors je fais avec.

Je viens de recevoir son rapport : « malgré de réels efforts, la prolongation est envisagée, plus que la titularisation ».

Et alors quoi ? Ne me reste-t-il pas encore plus de quatre mois pour m’améliorer ? De me dire ça maintenant, cela ne risque-t-il pas de me démotiver complètement ? Je pourrais me dire que puisque de toute façon c’est fichu pour cette année, je vais enfin me reposer, et on verra l’an prochain. Ca m’a mis le moral dans les chaussettes.

En plus j’ai fini mon tube de vitamine, ce qui veut dire que demain matin, pas de petit déjeuner. Oui, c’est mon unique petit déjeuner, parce qu’avant 6 heures du matin, je ne peux rien avaler de solide, et que j’ai très rapidement fait une croix sur mon sacro-saint thé au lait du réveil, à l’effet trop diurétique pour supporter sereinement le long trajet en voiture qui lui fait suite.

Voilà, je crois que ces quelques lignes résument assez bien mon quotidien. Je voulais juste partager ce moment avec vous. Et si vous vous apprêtez à passer le concours de professeur des écoles, faites-le. Parce que c’est un beau métier. J’ai quand même de belles satisfactions avec les enfants. Je suis contente d’être arrivée jusque-là. Mais je vous préviens : c’est dur. Très dur.

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